dimanche 20 janvier 2008

Flocon d'humanité


Samedi dernier, j’ai fait un rêve.

J’ai rêvé que mes pas foulaient l’asphalte d’une rue allant vers la gare de Nagoya, et que dans cette rue, il y avait des gens qui marchaient à sens inverse. Et, aussi curieux que ça puisse paraître, je connaissais chacune de ces personnes.

Il y avait ma sœur, ce petit bout de femme qui s’est changée en papillon sans que je ne m’en rende compte. A quoi puis-je servir, maintenant qu’elle a pris son envol.

Il y avait Sandra et Jordan, main dans la main, regardant dans deux directions différentes, mais marchant vers le même but. Si la complicité amoureuse était à inventer, ils seraient les détenteurs de l’unique brevet. Sans rien avoir à faire, ils maintiennent flamboyantes les quelques cendres du foyer qu’il reste dans ma cheminée sentimentale.

Il y avait Paul, dont les foulées frôlent celles des plus grands, sans pour autant encore parfaitement s’accorder à leurs empreintes. Mais veut-il seulement égaler les hauteurs, ou étonner en enjambant celles-ci pour aller encore plus loin ?

Il y avait aussi Anatole, fruit d’un échange anodin de la Toile, qui a réussi à tisser des liens entre la France, l’Autriche, et le Japon. C’est à lui que je dois le début de cet article, sans qui le rêve n’aurait sans doute jamais eu lieu. Il faut une amorce à chaque idée, et, pour celle-là, ce fut lui l’amorce.

Et puis il me prend de tourner ma tête de l’autre côté de la chaussée, sur le trottoir d’en face. Ignorant jusqu’à l’existence de ce récit, que ce soit par une barrière langagière, par un manque de temps ou d’intérêt, ou tout simplement parce que j’ai tout fait pour ne pas leur communiquer l’adresse de mon blog, ils poursuivent leur chemin, sans prêter attention à moi.

Il y a Takao, dans le regard duquel je me noie un peu plus chaque jour, sans avoir prévu de bouée de sauvetage.

Il y a aussi Jessica, cette fille pleine de vie et d’énergie folle qui a eu le don de m’apprendre à rire.

Je discerne Jet’san, qui a commandé de l’eau gazeuse lors de mon dernier repas en France, alors que j’ai commandé de l’eau plate. On pourrait croire qu’il n’y a rien de plus triste que de trinquer avec de l’eau, et bien si ; ce qui est encore plus triste, c’est de trinquer avec deux eaux différentes.

Et puis bien sûr, il y a Aubry. Les gens qui ont comptés ne comptent-ils pas pour toujours, en fin de compte ?

Et puis j’arrive finalement à la gare, où mon groupe m’attend pour une journée à la neige. Je leur souris, sans leur parler des gens que j’ai rencontrés en chemin. Des gens du passé, du présent, du futur, et parfois même des trois à la fois.

Je me réveille alors dans mon présent plus-que-parfait, il est très tôt encore. On se prépare à partir, l’excitation est palpable. Dans le bus, je m’assoupis, et quand je réouvre mes yeux, j’ai du mal à étouffer un cri d’extase. Les blocs de béton que sont les immeubles de Nagoya ont laissé la place à une myriade de montagnes enneigées. De la neige, de la neige partout. Au loin, les villages recouverts du glaçage céleste dégagent une puissante impression de sérénité. Sur le bord de l’autoroute, la poudre blanche rassemblée forme d’immenses congères nous accompagnant vers la station. Jamais je n’aurais cru que le Japon pouvait être si hivernal. Je ne cache pas mon émerveillement ; c’est vraiment magnifique.

Arrivés sur place, on loue tout l’équipement nécessaire. Avant de continuer, il faut que je vous dise que j’ai adopté une stratégie qui devient de plus en plus indispensable ; j’essaye autant que je peux de désacraliser Takao. Je m’explique.

Takao est pratiquement un dieu vivant, d’accord. Seulement, si le dieu a des défauts, des lacunes, des tares, que sais-je, il devient un homme, ce qui est déjà beaucoup moins flatteur. C’est en lui trouvant des défectuosités que je vais réussir à me détacher de lui. Vous suivez la logique ? Je n’en doute pas, ô lecteurices adeptes des jeux d’esprit.

Ca fait depuis une bonne semaine que je scrute la moindre imperfection chez lui, et pour l’instant, rien. Ses yeux marrons (pourtant, c’est vrai-ment pas mon truc d’habitude) sont à tomber, même sa tête enfarinée du matin me fait fondre comme neige au soleil. C’est pour dire que tous mes espoirs reposent dans l’absence de sa capacité à faire du snowboard. En d’autres termes, il a plutôt intérêt à s’enfariner la gueule dans la poudreuse ; mon équilibre émotionnel en dépend.

Je me suis jusqu’à présent démarqué de mon groupe par mon inaptitude à parler le japonais, alors que tous les autres se débrouillent très bien. Ce coup-ci, je me la joue différemment aussi, mais dans un tout autre domaine. Bien plus agréable que d’être un sourd muet au pays des chinoiseries, je me trouve être le plus doué en snowboard. Dire que les autres en chient des bulles carrées sur leur planche relève d’un doux euphémisme. C’est d’ailleurs étonnant à quel point la contemplation de pauvres âmes en galère peut être grisant.

Takao est en plein naufrage dans les vagues de neige, j’exalte d’une joie malsaine. Et puis vient le moment où, passé le contentement de se sentir pour une fois en avantage par rapport aux autres, on finit par adopter une démarche bien plus constructive ; on les aide autant qu’on peut.

Après quelques heures, tout le monde tient à peu près debout en dérapage, et certains casse-cous tentent même quelques virages audacieusement foireux. Mais à peine commence-t-on à s’amuser qu’il est déjà le temps de repartir.

Dans le bus du retour, je dis au revoir à la neige en silence, et la remercie au passage de m’avoir montré un Takao, certes, moins parfait, mais plus humain. Et en fin de compte, la perfection est bien le pire des défauts. Quand je finis par tourner la tête vers mes nouveaux compagnons de galère, il me prend l’envie de sourire. Ils dorment tous, bien dorlotés dans les bras de Morphée. Bonne nuit…

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