Ce soir je suis un peu grisé, pour des raisons inculpant le hasard.
Plus tôt dans la journée, je me suis rendu à Shinagawa afin de prolonger mon visa, de trois semaines. La belle affaire.
Dès ma porte claquée, je me couvre le visage d’une écharpe et d’un masque de froideur, encore plus glacé que le vent le griffant. Ainsi affublé, je prends le train. Et là, au milieu d’un immense couloir menant à la sortie de la station, quelqu’un m’arrête.
Il est européen, les yeux châtains et les cheveux noisettes, presque beau si des cernes de fatigue ne ternissaient pas son visage, et me demande si je vais au bureau d’immigration. Oui, je réponds. Il me dit alors que le conducteur du bus y menant lui a dit que c’est fermé, et que lui aussi devait y aller. Il sort sa carte de convocation, pianote le numéro sur son téléphone pour vérifier. D’où je me tiens, je peux discerner des successions de ‘k’, de ‘sch’ et de ‘au’ si propres à la langue allemande, et je lui fais remarquer.
Il est effectivement allemand, de mère française, et travaille ici. Le répondeur n’a pas été d’une grande assistance, on se met à marcher en direction de l’arrêt de bus. Sur le chemin, je prends un chocolat chaud à emporter, inconsciemment un moyen de gagner du temps. Il me demande ce que je fais à Tokyo, je lui dis que je suis en échange à Aoyama Gakuin. Il me dit que lui aussi, il y a quelques années. Il me demande d’où je viens, je précise que j’étudie à Londres. C’est là que le monde est vraiment petit, je me dis.
Lui aussi a étudié à Londres, dans la même école que moi. Un allemand, qui parle français, un peu mon reflet dans un curieux miroir idiomatique. A l’arrêt de bus, il accoste une dame qui nous confirme que l’immigration est effectivement en vacances.
Plus rien ne nous retient ici, on s’accoude à une rambarde pendant quelques instants. Je ne sais pas trop quoi lui dire, mais la situation m’amuse et est trop invraisemblable pour rendre tout silence embarrassant. Il fume une cigarette, je bois mon chocolat chaud, et je lui dis au moins je ne serais pas venu ici pour rien, en parlant du chocolat, mais en pensant à lui.
Puis le gobelet s’épuise, la cigarette se consume, et on finit par se diriger vers le train du retour. Dans le compartiment tremblotant, il me demande si un jour je n’aimerais pas boire un verre avec lui. Je lui réponds oui, mais on aura chacun le notre, et je lui donne mon numéro. Il sort alors, et je sais au fond que cette curieuse multitude de coïncidences se termine ici, alors que son manteau disparaît dans une volée de marches.
Alors que je tente de ressortir mon masque de froideur, je me rends compte qu’il a été craquelé par la surprenante éventualité que le hasard serait en désaccord avec la littérature ; aussi loin que vont les caprices du destin, tout n’a pas encore été écrit.