dimanche 13 janvier 2008

Echec au roi

Dans toutes les histoires, il y a des pions, des coups de théâtre, des gagnants, des perdants. Des rois, des reines…

Ca fait quatre jours que je suis au Japon, et c’est le premier weekend que j’y passe. Il est temps de faire le point sur mes premières impressions, laissez-moi vous conter la suite de mon histoire.

L’intrigue se corse quand, à la fameuse fête de bienvenue, les autres pions font leur entrée. Il y aura ceux qui sont étrangers et qui, par une bizarrerie du destin, parlent français, et donc font de moi la nouvelle attraction nippone. Il y a des pièces importantes également, comme les tours ; elles sont isolées, mais mises à profit en se rapprochant du roi, elles deviennent dévastatrices. Mon meilleur coup aux échecs, c’est justement quand j’arrive à baiser le roi en alignant les deux tours sur deux lignes différentes de manière à coincer le pauvre souverain dans un coin.

Dans les échecs, tout est prémédité, calculé, anticipé. Je savais que cette partie avait beaucoup de chance de foirer, et ce, pour une raison évidente ; celle qui fait que 90% de la population est hétéro. Mais pour l’instant, le doute le plus complet plane sur cette salle remplie d’étrangers, dans tous les sens du terme.

On mange gratos, on boit de la limonade en toute allégresse, et j’apprends que je ne suis pas le seul à m’appeler Eco. En effet, non pas un, mais deux autres Eco sont présents. L’un est moitié français moitié anglais, et a l’air sympa. En le voyant, je me dis que si les eurasiens donnent pratiquement toujours un résultat génétique stupéfiant, il n’en va pas de même pour les couplages européens… mon jumeau patronimal n’est pas super mignon, mais c’est pas grave, il sera un bon pote ; un as (de carreau ; j’aime bien cette carte, mais c’est pas l’as que je préfère).

L’américain qui est venu me chercher à la gare est en pleine déconfiture face à une de ses ex, c’est marrant à voir. Je reste avec Rodney (le dominicain), Topher (l’anglais), et Takao (l’eurasien-mannequin-bogosse-de-la-mort). Ces salauds se sont torchés la gueule avant de venir, je me sens roulé comme une miche de pâte à pain dans de la farine transgénique. On finit par quitter la fête pour se rendre à une superette.

J’y achète ma première bière japonaise. Le liquide ambré coule dans ma gorge, réveillant mes papilles et me montant à la tête ; j’avais presque oublié à quel point c’était bon. Dehors, en équilibre sur une chaussée en pente, on parle des autres, de soi, on se découvre en pointillés. J’aime beaucoup ces moments en général, et je les déteste en même temps, parce qu’en général il y a toujours cette retenue favorisée par le fait que l’on ne se connaît pas encore, et qu’il est donc plus sage de cerner les gens pour mieux s’imprégner de leur caractère, et ainsi mieux prévoir le prochain coup de la partie. Une immense perte de temps à mes yeux ; ce serait tellement plus simple d’être soi-même dès les premières secondes, mais est-ce si évident que ça d’annoncer à un groupe inconnu qu’on est gay ?

S’il n’est pas forcément facile de le faire, il est étrangement naturel pour les garçons de parler de leur(s) copine(s), et mes camarades ne s’en privent pas. La moindre pin-up à entrer leur champ de vision se voit gratifier d’une appréciation plus ou moins flatteuse. Moi, je ris jaune (haha). Je demande à Takao ce qu’il faisait au Mexique avant de revenir ici à Nagoya, et, en l’espace d’une phrase, tous mes espoirs s’envolent sous la bise glaciale de l’hiver nippon. Il est allé voir sa copine, ou son ex, il ne sait pas exactement. Ils sont à moitié ensemble. Je commence à détester ce qui est de moitié.

Voilà ainsi la fin de la première partie qui se termine, selon les préférences, par un échec et mat de la reine adverse, ou, connaissant mes antécédents, par un « belotte, rebelotte, et dix de der’ ». Mais, après tout, ne dit-on pas que les échecs sont le fondement de la réussite ?

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