Aujourd’hui, la conversation est résolument buccale :
-Mes dents sont de porcelaine, mes plombages de platine, stipule Farah dont le nom prononcé à l’anglaise en japonais signifie blowjob.
-Je pratique le snus depuis si longtemps que la moitié de mes gencives ont été ravagées par l’acide du tabac, confie Heidi en se tournant vers moi.
-Mes dents seraient restées intactes s’il n’y avait pas eu cette fourchette qu’un jour j’ai distraitement mais brutalement mordue et qui a arraché la moitié de l’émail de ma canine gauche, je tranche, plus par souci de consistance dans le débat que pour afficher le fait que je n’ai pas eu d’appareil dentaire ni de carie, mais bien une dent dont la façade a été durement écorchée par un couvert sadique. Unanime, mon groupe d’euro-trash adoré me déclare grand vainqueur du mouth contest.
Puis la journée se poursuit, jusqu’au soir, où l’oisiveté des quelques derniers jours laisse place à l’anxiété d’avoir passé son temps à se mirer le nombril alors qu’effectivement, on aurait du se bouger un peu les miches.
Et puis il y a ces questions soulevées par le fait d’avoir fait des trucs avec un bel inconnu pourtant célèbre en Suisse (pas la peine de douter, j’ai vérifié). A chaque fois que je partage un moment d’intimité avec quelqu’un, je me mets à me poser plein de questions. Pas étonnant que ma vie sexuelle soit anecdotique ; comment pourrais-je survivre l’arrivage quotidien de dizaines de questions toutes plus tordues les unes que les autres ? Je croulerais sous des points d’interrogation imbibés de napalm, ça ne fait aucun doute.
Dans la foulée, je ne peux que me demander pourquoi tous les gens avec lesquelles je passe mon temps sont plus âgés que moi.
D’une manière général, j’en suis venu à la conclusion que :
-A chaque phrase, les jeunes moins jeunes que moi me comprennent.
-A chaque mot, les jeunes aussi jeunes que moi me reprennent.
-A chaque syllabe, les jeunes plus jeunes que moi me méprennent.
Est-ce que l’amitié reposerait sur des principes opposés à ceux des relations amoureuses ? Là où, dans notre société de fashion fashistes, quelqu’un d’un certain âge quitterait son partenaire sous prétexte qu’il est du même âge, dois-je commencer à envisager de faire une croix sur les « 21 ans et – » pour ne plus gamberger qu’avec ceux qui, en brandissant fièrement leurs deux majeurs, peuvent vraiment se vanter d’en représenter trois ?
Avant ma naissance, il n’y avait rien. On a beau me montrer des films en noir et blanc, me parler de Vercingétorix et m’abreuver de la théorie du Big Bang, mais au fond, tout le monde doit avoir la conviction qu’on se fout un peu de ce qu’il y a eu avant nous. Et après, c’est un peu la continuité. S’il n’y avait rien avant, comment peut-il y avoir quelque chose après. Songer qu’il y a des gens plus jeunes que nous, qui sont nés après nous, reste une douce aberration. Un pote est encore plus radical en stipulant qu’il n’en revient pas qu’il y ait eu des naissances après le 11 septembre 2001. Moi je m’en tient au scepticisme entourant les nouveaux-nés des années 90 et après. Comment peut-on être aussi jeune ? Je me demande en passant ma main dans des cheveux longs et bouclés à force de les entortiller autour de mon index. Quand est-ce que le monde a échappé à ma génération pour être envahi par tous ces vilains moufflets ?!
Quand la réponse à une question nécessite trop de cogitation, on évite d’y penser, et on se tourne vers des vents plus favorables qui emportent la moindre pensée foireuse loin, très loin, du côté de la diagonale du vide, l’axe de Clermont-Ferrand, c’est bien ça.
En fait, c’est pour ça que je préfère la compagnie des vieux jeunes ; leurs années en plus sont autant de sacs de sable que je peux empiler entre les jeunes plus jeunes et moi pour mieux leur échapper. Ils me rappellent le temps où je ne pouvais que me moquais de l’opinion des autres pour ne pas m’être forgée la mienne. Je mangeais ce qu’on m’offrait en cours, j’enfournais des tableaux crayeux et me goinfrais de pages rugueuses dépourvues de substance sans même susciter ce qui est resté pendant trop longtemps dormant.
Aujourd’hui, mon régime alimentaire ne se constitue plus que d’une odeur d’encens et de bubble-gum, du jaune brumeux des tatamis at night et du reflet ambré d’un whisky on ice, du toucher frissonnant si spécifique à l’approche de l’automne, et du goût acidulé que peut avoir l’insolence d’un subtil double-sens linguistique.
A bien y penser, l’avenir appartient à la jeunesse à jeun, qui ne saurait se nourrir que du bon sens de ses sens.
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