lundi 29 décembre 2008

Le destin n'est pas mort vive le destin n'est pas mort vive le destin

Ce soir je suis un peu grisé, pour des raisons inculpant le hasard.

Plus tôt dans la journée, je me suis rendu à Shinagawa afin de prolonger mon visa, de trois semaines. La belle affaire.

Dès ma porte claquée, je me couvre le visage d’une écharpe et d’un masque de froideur, encore plus glacé que le vent le griffant. Ainsi affublé, je prends le train. Et là, au milieu d’un immense couloir menant à la sortie de la station, quelqu’un m’arrête.

Il est européen, les yeux châtains et les cheveux noisettes, presque beau si des cernes de fatigue ne ternissaient pas son visage, et me demande si je vais au bureau d’immigration. Oui, je réponds. Il me dit alors que le conducteur du bus y menant lui a dit que c’est fermé, et que lui aussi devait y aller. Il sort sa carte de convocation, pianote le numéro sur son téléphone pour vérifier. D’où je me tiens, je peux discerner des successions de ‘k’, de ‘sch’ et de ‘au’ si propres à la langue allemande, et je lui fais remarquer.

Il est effectivement allemand, de mère française, et travaille ici. Le répondeur n’a pas été d’une grande assistance, on se met à marcher en direction de l’arrêt de bus. Sur le chemin, je prends un chocolat chaud à emporter, inconsciemment un moyen de gagner du temps. Il me demande ce que je fais à Tokyo, je lui dis que je suis en échange à Aoyama Gakuin. Il me dit que lui aussi, il y a quelques années. Il me demande d’où je viens, je précise que j’étudie à Londres. C’est là que le monde est vraiment petit, je me dis.

Lui aussi a étudié à Londres, dans la même école que moi. Un allemand, qui parle français, un peu mon reflet dans un curieux miroir idiomatique. A l’arrêt de bus, il accoste une dame qui nous confirme que l’immigration est effectivement en vacances.

Plus rien ne nous retient ici, on s’accoude à une rambarde pendant quelques instants. Je ne sais pas trop quoi lui dire, mais la situation m’amuse et est trop invraisemblable pour rendre tout silence embarrassant. Il fume une cigarette, je bois mon chocolat chaud, et je lui dis au moins je ne serais pas venu ici pour rien, en parlant du chocolat, mais en pensant à lui.

Puis le gobelet s’épuise, la cigarette se consume, et on finit par se diriger vers le train du retour. Dans le compartiment tremblotant, il me demande si un jour je n’aimerais pas boire un verre avec lui. Je lui réponds oui, mais on aura chacun le notre, et je lui donne mon numéro. Il sort alors, et je sais au fond que cette curieuse multitude de coïncidences se termine ici, alors que son manteau disparaît dans une volée de marches.

Alors que je tente de ressortir mon masque de froideur, je me rends compte qu’il a été craquelé par la surprenante éventualité que le hasard serait en désaccord avec la littérature ; aussi loin que vont les caprices du destin, tout n’a pas encore été écrit.

mardi 23 décembre 2008

Eternal Sunshine Of The Spotless Mind

Tokyo, 23 décembre 2008.

Il faut que je le fasse. Plus de trois années gâchées n’ont rien donné.

Voir tes photos, tes commentaires sur facebook revient à éteindre le feu avec de la paille ; inutile, illusoire. J’ai laissé aux temps, aux nuages et aux secondes, leur chance de faire leurs preuves.

Autant le déplorer; tu es mon idéal, à la fois mon double et ma moitié, et pour une raison inconnue, tu ne le seras jamais.

Je ne peux plus vivre avec l’infime tige d’espoir qu’un jour toi et moi on deviendra une fleur, parce que de toute façon ça fanera.

Mieux vaut te supprimer, pour subsister. Mieux vaut te noyer dans l’oubli, pour y sauver des fragments d’amnésie, reflétant un passé démuni, de toi. Tu ne liras jamais ces pixels, par lesquels on a tracé des liens virtuels. Tu continueras ta route isocèle, entre Avignon, Valence et Clermont-Ferrand. Et moi, je suis tri-dimensionnel. Tu es un poids, trop passionnel à porter. Trop intemporel à garder. Trop intense… à honorer.

J’espère un jour pouvoir te remplacer, remplacer ton souvenir. Sache que tu auras toujours une place chez moi, cette place, entre minuit et sept heures, où tu m’auras murmuré ; Tu es le premier.

Toi aussi, tu l’auras été.

Joyeux Noël Aubry, et bonne année. Si souffrir autant pour quelqu’un ne revient pas à aimer, alors ça doit être vrai ; je n’ai pas de cœur. J’aimerais ne pas avoir de mémoire non plus.

“How happy is the blameless vestal's lot.


The world forgetting, by the world forgot.


Eternal sunshine of the spotless mind.

Each prayer accepted, and each wish resigned.”

Alexander Pope

dimanche 21 décembre 2008

Perception débridée


Dans un pays aussi bridé socialement que physiquement, il est important de garder ses yeux ouverts sur les grands évènements et de filtrer les frivolités. Sauf en ce qui concerne la photo de l’article ; la cruauté graphique est telle que ça m’a fait rire, mais Heidi est restée de glace… question de perspective, sans doute.

Il y a un an, je venais d’aller au bal de ma petite sœur, dans la neige et le froid, et je m’apprêtais à perdre à la fois mes quatre dents de sagesse et la sensation de ma langue, expérience incroyable, je vous la recommande. Le temps reste immuable dans son fonctionnement et passe aussi vite en français, en allemand, ou en japonais, et je suis successivement passé par la fascination conférée par l’ignorance, puis l’affliction des premières désillusions, et finalement la résignation que les choses sont bien trop ancrées pour ne jamais pouvoir être modifiée.

J’ai la triste impression que le Japon, aux antipodes des Etats-Unis (qui n’est pas pour autant un pays que j’apprécie particulièrement), est terriblement dysfonctionnel. J’ai assisté à des scènes délirantes, absolument aberrantes de par les concepts sous-jacents. Des enfants de huit ans qui apprenant à se prosterner entre eux, les tabous sont aussi innombrables que les codes de convenance, si bien que la spontanéité est un concept banni, au même rend que l’amour.

A leur insu, les Japonais ont érigé un empire insulaire dont le régime se base sur la forme la plus redoutable et élaboré de dictature ; une nation empathique et silencieuse aux mécanismes si rodés que les étrangers méprenne leur douce hypocrisie pour de la politesse.
Sur les trottoirs, les gens marchent en ligne, prennent soin de se fondre dans un flot homogène et terriblement fade. Les individus n’ont rien d’individuel, ce sont plutôt des machines dont on aurait défalqué les neurones du libre arbitre à la naissance au profit d’une carte à puce bourrée d’instructions et de bonnes manières à appliquer sous peine d’être renié. Les Japonais sont soudés, et sacrifie tout esprit libre au profit d’une cohésion sociale paralysant l’innovation et l’avancée sociale.

Plus grave encore, le racisme alimenté par la peur des autres est ouvertement passé sous silence, mais soigneusement mis en pratique à la moindre occasion. Si l’on n’est pas japonais de sang, on ne sera ja-mais accepté comme un citoyen, peu importe les efforts que l’on fournirait pour s’intégrer. C’est un peu inacceptable, si vous voulez mon avis.

C’est sûr, les rues sont plus propres que chez moi. Rien sur le sol, pas de poubelles non plus dans les rues ; à croire qu’il suffirait de supprimer les poubelles pour assister à l’extinction des déchets. Pas de crime non plus, je ne me suis jamais senti autant en sécurité qu’ici, entouré des potes de Wall-E. Mais est-ce que la perfection urbaine vaut l’abandon de ce qui fait de nous des individus ?

Alors que je cherche mes mots, il m’est difficile d’exprimer à quel point c’est compliqué de décrire avec justesse ce grand pot-au-feu factuel et émotionnel qui a mis un an à s’étoffer, et dont les ingrédients ne cessent de s’ajouter. Ce qui s’en dégage est cependant une indéniable évidence ; l’Europe est mon continent, my home. S’il n’y avait qu’une chose à retenir de toute cette expérience, ce serait ça. Cette immense diversité sur une si petite échelle géographique, ces petites discordes qui font toute la richesse de ces pays, ce mélange de couleurs, de saveurs et d’anticonformisme, je me rends compte de la chance d’y avoir grandi.
En tout cas, il est temps de rentrer ; je ne peux plus supporter de vivre là où toutes mes valeurs sont méprisées. Europe, me revoilà (bientôt).