
Il semble que quelqu’un ait convoqué l’espoir.
A peine arrivé à Zürich que je perds mes moyens devant l’abondance d’Européens-mannequins-bogosses-de-la-mort qui flâne dans l’aéroport. Ca doit être ça le choc culturel de la réinsertion, je l’aurais imaginé plus laborieux.
Et c’est une fois en Autriche que toutes les conneries sont faites. Et jamais les susdites conneries n’ont été aussi savoureuses.
Le premier jour, je revois Jess’, et on se caisse direct la gueule au prosecco, ne payant au final que deux verres (dont un de cassé) sur les deux bouteilles consommées ; j’aime les serveurs Autrichiens qui s’emmêlent les pinceaux comme ça. L’après-midi, je me fais arrêter par la police appelée par un autrichien nous ayant vu balancer une plaque du haut du Schlossberg avant de faire pipi dans les vignes, qu’il est bon d’être délinquant. C’est toujours comme ça avec Jess’ ; elle réveille en moi le démesuré, l’inconséquent, le malavisé, l’inconsidéré… C’est rare, et toujours si intense que quelques heures suffiront pour les mois à venir.
Et le soir venu, je troque mon sourire de bandit pour celui de Kate, qui ne cesse de s’améliorer en français. Elle a toujours une petite mélodie germanique, mais sa langue est autrement irréprochable. Le barbecue chez elle est sans prétention, un moment de détente où les minutes frissonnent et les gens sont raisonnablement volages.
Puis vient samedi dernier, où je prends le train pour Vienne, pour retrouver M. Des mois sans nouvelles si loin l’un de l’autre n’auront pas eu raison de ce lien qui, à défaut d’un vocabulaire plus adapté, continue de se tisser tant bien que mal. Comme pour chaque rencontre avec lui, je me prépare une consistance qui se fendillera après deux phrases, mais au moins ça m’occupe pendant tout le trajet, et m’évite de trop penser à rien. Et c’est une fois assis à un café dans le Museumsquartier que le dialogue rompu si abruptement reprend comme si de rien n’était. Je rencontre son cercle, je lui parle de moi, et lui m’écoute, toujours avec cette patience et cette bienveillance camouflées derrière un masque d’indifférence qui lui est si propre, et les non-dits prennent tous leur sens, comme au Japon, mais en tellement plus profond. Il me conforte dans l’idée que le chemin que j’empreinte est celui qui me convient.
Je retourne le lendemain à Graz, avec une émotion que j’étouffe par deux écouteurs vissés à mes oreilles. Je ne le reverrai pas avant l’année prochaine, mais, comme pour un anniversaire sans en avoir le nom, je ne peux m’accrocher qu’à la promesse qu’il y en aura un autre.
Tout ça m’amène à me poser la question de qui je suis ? Qu’est-ce que ça m’énerve que quelqu’un me dise « Sois toi-même ». Je suis conscient d’avoir plein de facettes différentes, que je mets en avant avec certaines personnes. Certaines facettes me rendent mal à l’aise, d’autres me grisent, et me dégrisent tout autant suivant la temporalité. A croire qu’on a autant de facettes que d’amis ; une pour chaque, jamais la même suivant les situations. Certains traits restent sans doute constants, mais fondamentalement, que je sois avec ma sœur, Jess’, ou Kate, je ne serai pas la même personne. Parce que, et citons Beigbeder, une seule personne, c’est personne.
